L'Eglise arménienne,
son histoire, sa doctrine, son régime, sa discipline,
sa liturgie, sa littérature, son présent
1910
Monseigneur Malachia ORMANIAN
( 1841 - 1918 )
Préface par Bertrand Bareilles
Numérisation : Casimirian,
participant du forum armenews.com
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I. LE BUT QUE NOUS NOUS PROPOSONS
II. ORIGINE DE L’EGLISE ARMÉNIENNE
III. L’ERE PRIMITIVE DE L’EGLISE ARMÉNIENNE
IV. CONVERSION COMPLÈTE DE L’ARMENIE
V. FORMATION DE LA HIÉRARCHIE ECCLÉSIASTIQUE
VI. L’EGLISE ARMÉNIENNE AU QUATRIÈME SIÈCLE
VII. COMMENCEMENT DE LA LITTÉRATURE ARMÉNIENNE
VIII. L’EGLISE ARMÉNIENNE AU Ve SIÈCLE
XII. PÉRÉGRINATIONS PATRIARCALES
XVII. LE PATRIARCAT DE CONSTANTINOPLE
XXII. LES DOGMES DE L'ÉGLISE ARMÉNIENNE.
XXV. LA DOCTRINE SACRAMENTAIRE
XXVI. PRÉCISION DANS LA DOCTRINE
XXVII. ORGANISATION HIÉRARCHIQUE
XXVIII. LA HIERARCHIE ARMÉNIENNE
XXIX. DES ATTRIBUTIONS ECCLÉSIASTIQUES.
XXXI. LES REVENUS ECCLÉSIASTIQUES.
XXXII. LES LAÏQUES DANS L'ÉGLISE
XXXV. LES MINISTRES
DU CULTE
XXXVI. LES
DEVOIRS DU CULTE
XXXVII. LE SYSTÈME DU CALENDRIER
XXXVIII. LES FETES DOMINICALES
XXXIX. LA COMMEMORATION DES SAINTS
APPENDICE I - CHRONOLOGIE DES PATRIARCHES SUPREMES
APPENDICE II - STATISTIQUE DES DIOCESES ARMÉNIENS
La publication d'une histoire de l'Église arménienne, écrite par l'un de ses plus éminents représentants, paraîtra d'une utilité incontestable. C'est un tableau précis de ce christianisme oriental avec ses doctrines, ses croyances, son sacerdoce, en même temps qu'une œuvre d'enseignement politique et social que son auteur, dans un but de vulgarisation, a voulu rendre accessible à tout le monde; car il ne saurait être question ici d'un récit complet des annales de l'Arménie depuis sa conversion au christianisme. L'auteur aurait dû soulever une abondante documentation et il a craint de fatiguer le lecteur de détails qui l'auraient rebuté. Il s'est borné à mettre en relief les événements les plus saillants et les traits les plus propres à nous faire connaître cette partie si intéressante de la société orientale. Cette histoire puise un surcroît d'intérêt dans ce fait qu'elle a été écrite par un enfant de l'Orient, Mgr Ormanian, qui a occupé durant douze années le siège patriarcal de Constantinople. Il ne s'agit donc pas ici d'une de ces banales productions littéraires écrites par des écrivains qui se copient les uns les autres. Il ne sacrifie rien au pittoresque : dans son livre il n 'y a que des faits et des idées. On sentira également combien il est de bonne foi; on s'apercevra qu'il est écrit non seulement avec conviction, mais avec une indépendance de pensée qui surprendra le lecteur européen, peu accoutumé à voir des ecclésiastiques écrire de ce style. On se tromperait pourtant en croyant que les sentiments qui y sont exprimés appartiennent en propre à l'auteur. Le libéralisme dans les idées tient à la constitution essentiellement démocratique de l'Église arménienne. La première chose qui frappe quand on étudie la société qu'elle groupe et encadre c'est que le clergé n 'y forme point une caste séparée. La nation et l'église n 'y sont qu'une seule et même chose. Entre elles, il n'y a ni conflit d'influence ou d'autorité, ni antagonisme d'aucune sorte. Et qu'on n'aille point imaginer que parce qu'elle est gouvernée par un patriarche la nation arménienne vit sous la domination du clergé. On verra au cours de cette histoire que tous les actes de ce haut dignitaire ecclésiastique sont subordonnés à un minutieux contrôle et que l'administration de l'église est entièrement aux mains des laïques. « En Turquie, écrit l'auteur, l'église est gérée par une éphorie exclusivement composée de laïques élus par la paroisse » . Il ajoute plus loin « que la participation de l'élément laïque s'affirme d'abord par l'élection des ministres du culte. » On remarquera également que ce clergé, qui est élu et contrôlé dans ses actes, ne vit que d'aumônes et de donations volontaires, ce qui le met entièrement à la discrétion des fidèles. Ainsi le laïque est dans l'église et le clergé fait étroitement corps avec la nation. Enfin les deux éléments se mêlent et se pénètrent si bien que c'est surtout pour cette nation que semble avoir été faite l'expression d'église nationale. Elle est d'autant plus justifiée que c'est depuis sa conversion au christianisme que cette nation a pris conscience d'elle-même. C'est sur un principe de foi qu'elle s'est constituée au IVe siècle, et depuis elle n'a pas cessé de confondre ses destinées avec celles de l'église. Celle-ci s'est révélée comme un merveilleux principe d'organisation et de conservation. Dans l'église, où il s'est réfugié, l'Arménien a trouvé non seulement un centre de ralliement, mais l'arche où s'est fidèlement conservé tout ce qui l'attachait au passé: traditions, mœurs, langue et littérature. C'est, sans doute, à cette étroite identité d'intérêt, à cette harmonie de sentiments avec l'élément laïque que cette église est redevable de ses idées de tolérance et de libéralisme. Elle le doit encore à des raisons plus profondes. Elle croit que nulle église, si considérable soit-elle, ne représente la chrétienté entière; que chacune d'elles, prises isolément, peuvent se tromper et qu'à l'église universelle seule appartient le privilège de l'infaillibilité dans ses jugements dogmatiques; mais si les dogmes doivent rester intangibles, parce qu'ils sont le fil conducteur qui rattache le présent au point de départ, en revanche, elle fait bon marché de la doctrine. Celle-ci n'est que l'expression du moment et par conséquent sujette à variation, car rien ne peut se soustraire à la loi de transformation. Si je ne m'abuse, tous les progrès sont en germe dans ces théories. Le rôle des églises orientales comme principe de conservation, l'auteur l'explique d'un mot quand il dit que les églises primitives se constituèrent par ordre de nationalité. La raison de ce groupement fut déterminé, sans doute, par la nécessité où l'on fut d'évangéliser les masses dans leur propre langue. On dut inventer des alphabets pour les idiomes qui en étaient privés afin de leur rendre accessibles les livres saints, et ce fut là, pour les races illettrées, le premier pas vers la vie intellectuelle. Tel fut le cas des Arméniens au Ve siècle et des Slaves au IXe. Sans cette circonstance il est probable que la plupart de ces éléments ethniques n'eussent formé que des agglomérations sans consistance qui se seraient fondues dans la masse des peuples conquérants. Mais pour durer, ils n'eurent qu'à se grouper autour de leurs églises, à l'ombre desquelles ils ont vécu, attendant l 'heure providentielle des revendications. C'est ainsi que se sont révélées une foule de nationalités que l'on croyait bien mortes. Au XVlIIe siècle, on ignorait les Grecs, et nul ne pensait alors que les rayas de ce nom dussent jamais se constituer en corps de nation indépendante. Mais après leur affranchissement, publicistes et diplomates ne virent plus en Orient que des Grecs orthodoxes. Ils ignoraient bien davantage les Slaves du Danube et des Balcans que l'on confondait volontiers avec ces derniers qui s'étaient brusquement révélés à l'attention du monde européen en 1821. Les Grecs eux-mêmes mettaient une complaisance plus qu'indiscrète à entretenir cette erreur. « Sont comprises sous la dénomination de Grecs-orthodoxes tous les chrétiens, à quelque race qu'ils appartiennent, vivant sous le sceptre des Osmanlis ", écrivait Pitzipios en 1856. Ce qu'on a appelé le grand mouvement des nationalités a dissipé ces illusions. Eveillé au contact des idées occidentales, le sentiment national, qui dormait dans la conscience de ces peuples n'a pas été moins vif que chez les Italiens et les Allemands. Ils se sont pris à revivre la vie nationale comme si elle n'avait jamais subi d'interruption, renouant les traditions et s'assimilant tout ce qui peut favoriser leur développement. Comme les sept dormans de la Légende, ils se sont réveillés sans se douter qu'ils sortaient d'un sommeil plusieurs fois séculaire. Ce qui est non moins merveilleux, c'est la communauté de sentiment et d'esprit qui unit le peuple arménien malgré sa dispersion à travers le monde. C'est pour toutes ces raisons que la question religieuse ne cesse d'être vitale parmi les communions chrétiennes de l'Orient. Le prestige de la religion y est encore grand et c'est à peine si l'esprit moderne les a effleurées; et si les nouvelles générations ne se laissent plus guider par le clergé avec la même docilité qu'autrefois, néanmoins personne ne songe à rompre le pacte que la nation a contracté avec l'Église. J'ai eu souvent l'impression très nette que même lorsqu'il cesse de croire, l'Arménien ne cesse pas pour cela de lui rester fidèle. Il sent d'instinct que si elle venait à être sapée, tout s'écroulerait. Si, depuis sa conversion au christianisme, cette nation a subi un arrêt de développement, elle le doit à la fatalité de circonstances historiques exceptionnelles. Isolé dans ses hauts plateaux, sur l'un des grands chemins que suivirent les migrations des peuples et des bandes conquérantes, le pays arménien a été le champ clos où se sont vidées toutes les vieilles querelles asiatiques. Les invasions ont succédé aux invasions et le pillage aux carnages, à partir du VIIe siècle. Bref, son histoire n'est qu'un long martyrologe, pour me servir de l'expression de l'auteur. L'Arménie a dû céder à la force, mais en fléchissant sous le poids d'une destinée sans pareille, elle a pu du moins sauver l'essentiel de ce naufrage, c'est-à-dire, avec la vie, les éléments d'une régénération qui a profité à tous et qui sera l'une des forces de la Turquie reconstituée. On sait que sous l'influence de leur principe théocratique, les Turcs ne changèrent presque rien à la condition des peuples qu'ils soumirent. Ils se bornèrent à leur imposer la prescription du Coran qui commande aux croyants de laisser aux vaincus leurs biens à la condition de payer l'impôt de capitation (Kharadj). Mettant à profit ces dispositions, les chrétiens s'organisèrent de leur mieux et vécurent de leur vie propre tout en restant soumis à la domination à laquelle ils étaient incorporés. Le patriarche, qui recevait l'investiture de la Porte, devint le chef légal de la nation (Millet bachi). Chef responsable vis à vis du Pouvoir, il veillait à la perception des impôts qui s'opéraient par l'intermédiaire de ses agents et sous sa garantie. Devant son tribunal étaient portées des affaires litigieuses, civiles ou criminelles, celles qui ont rapport au mariage et à l'état civil. Les grecs étaient soumis à un régime analogue. D'ailleurs, Mahomed II n'avait fait qu'appliquer aux Arméniens les capitulations qu'il avait octroyées au patriarche Gennadius. On remarquera que cette union étroite des Arménien avec leur église ne les a point empêchés d'évoluer dans le sens des idées modernes. Malgré leur condition précaire, leur action sociale et civilisatrice, a été plus considérable qu'on ne pense. C'est principalement par leur intermédiaire que leurs compatriotes musulmans ont pris tout d'abord contact avec les idées et les usages de l'Occident. C'est parmi eux que le sultan Mahmoud trouva les premiers auxiliaires de la réforme dont il fut l'initiateur impitoyable. Il sut utiliser leurs aptitudes dans les affaires, leur habileté dans le maniement des finances; et, sans les désordres de l'administration, l'Orient aurait pu tirer un meilleur parti de leur génie commercial et industriel. L Après le Hatt-i-Cherif de 1839, qui fut la charte d'affranchissement des chrétiens et le premier pas vers la laïcisation de l'État, leur première pensée fut de s'approprier quelques-unes des idées et des méthodes de l'Europe moderne. Avant tout, ils s'attachèrent à diminuer les pouvoirs du patriarche au profit de l'élément laïque. C'était revenir à l'esprit de la constitution de l'église qui exclut toute prépondérance ecclésiastique dans le domaine civil. En 1847, ils instituèrent, malgré l'opposition de la notabilité d'argent, deux conseils destinés à siéger à côté du patriarche: un conseil composé d'ecclésiastiques pour surveiller les actes de son administration spirituelle, et un conseil laïque pour s'occuper des affaires civiles. Enfin en 1860, la nation, enhardie par ce succès, se donnait, avec l'agrément de la Porte, une constitution dont l'idée fondamentale s'inspirait du dogme de la souveraineté populaire. Elle ne réglait, il est vrai, que des intérêts particuliers, mais elle n'en était pas moins une révolution considérable dans les mœurs de l'Orient. Cette constitution maintenait le Patriarche au sommet de la nation comme l'intermédiaire officiel de la communauté avec la Porte. Ils ne peuvent songer à modifier ce point important du statut national sans mettre en péril le reste des privilèges octroyés; mais on tourna la difficulté en subordonnant au contrôle de l'assemblée générale les actes de ce dignitaire. A la faveur de ces dispositions, toute une floraison d'œuvres sociales s'épanouit spontanément, qui marquait combien était grande dans les masses l'impatience d'une situation meilleure. Son premier soin fut d'organiser l'instruction publique sur la base de la gratuité. la nation, est-il dit dans l'exposé des principes généraux, veut que les enfants des deux sexes, quelle que soit leur condition, reçoivent tous sans exception les bienfaits de l'instruction et soient au moins initiés aux connaissances indispensables. C'était déjà le programme que la France républicaine devait adopter une vingtaine d'années plus tard sur l'enseignement primaire. Pour subvenir à leur entretien la nation, qui payait déjà sa part des impôts à l'État, dut s'infliger un surcroît de sacrifices. Ils étaient d'autant plus lourds qu'elle devait également subvenir à l'entretien d'un grand nombre d'institutions hospitalières et de prévoyance. Ces améliorations sociales, que le gouvernement tolérant d'Abdul-Aziz avait rendues possibles, ne pouvaient manquer d'exciter la méfiance de son ombrageux successeur. Abdul-Hamid vit de mauvais œil ce paradoxe étrange d'une administration libérale fleurir à l'ombre de son gouvernement despotique ; de l'Arménien, asservi et pressuré comme Sujet ottoman, mais libre en tant que membre de son église. Cette anomalie ne pouvait durer. Suspects à la fois en Turquie et en Russie, les Arméniens n'ont plus eu depuis un seul instant de repos. Aussi aucun peuple n'a salué avec une joie plus sincère qu'eux le régime de liberté que le parti Jeune Turc a imposé d'autorité en juillet 1908. Ils ont vu dans cet événement inattendu non seulement une garantie contre les excès d'un gouvernement arbitraire, mais la consécration d'un progrès qui était déjà dans leurs moeurs et vers lequel allaient leurs inclinations naturelles. Il y avait là une communauté de pensée qui pouvait puissamment aider à la réconciliation : c'est ce qui est arrivé. Mais le nouveau gouvernement a essayé d'aller plus loin. Il a cru que le moment était venu de supprimer, comme inutiles, les privilèges des communautés religieuses. Il a pensé, qu'à un régime nouveau il convenait d'adapter des conditions nouvelles. Sans doute, les Arméniens ne sont pas éloignés de partager cette opinion. Ne nourrissant aucune idée particulariste, ils sont disposés à n'apporter aucune entrave à l'œuvre de conciliation. Il savent que la situation de fait qui existe aujourd'hui est en contradiction avec le principe fondamental du régime parlementaire et qu'aussi longtemps que subsistera cette opposition, on ne pourra pas dire que l'autorité législative repose sur la volonté nationale; mais encore faut-il que l'œuvre d'union s'accomplisse sur un pied d'égalité. Sans méconnaître l'importance des résultats acquis, les chrétiens attendent du gouvernement un nouvel effort. Menant l'évolution jusqu'au bout, il doit orienter l'État dans le sens d'une laïcisation aussi complète que possible. C'est alors que tomberont d'elles-mêmes les cloisons étanches qui séparent les diverses nations en présence; car si la religion leur a assuré la durée, elle les a en même temps moralement rendues réfractaires les unes aux autres. Un mouvement général de réformes peut seul amener ce résultat: il a pour condition première - qu'on ne l'oublie point - une préparation des esprits par l'école et par la pratique de la liberté. Ce n'est qu'à ce prix qu'elles pourront s'unir ensemble et former le groupe solide qui fera la patrie commune grande et prospère.
Bertrand BAREILLES.
Constantinople, le 1er juin 1910.
(Bertrand Bareilles a été précepteur des enfants du Sultan.)
Ce n'est pas un travail de longue haleine que nous offrons au public. Les questions touchant l'Église en général ou les Églises en particulier ouvrent un trop large champ aux discussions critiques, historiques et philosophiques, pour que nous nous y engagions; et, d'ailleurs, ce n'est point sur ce terrain que nous entendons nous placer. On conviendra que l'Église garde encore intacte son existence, son influence même, en dépit des coups décisifs que les esprits ont cru lui avoir portés. Certains points de doctrine ont été réputés absurdes, des faits historiques ont été relégués parmi les légendes, néanmoins l'Église et les Églises ne cessent, en plein vingtième siècle, de faire preuve d'une remarquable vitalité; et les tendances du progrès intellectuel, civil et politique, sont obligées de tenir compte de l'action qu'elles exercent encore sur les âmes. Mais abandonnons les généralités pour arriver au but que nous nous proposons. L'Arménien, jadis presque oublié, est entré dans l'actualité depuis quelques dizaines d'années. Son passé, son présent et son avenir constituent autant de sujets d'études ; on a fini par s'intéresser à cette race antique qui, à travers les siècles et les plus cruelles vicissitudes, n'a cessé de donner des témoignages de son inextinguible vitalité, Si, pour arriver à pénétrer le secret de la vie d'une nation, il est indispensable de faire une étude de sa religion, on pensera qu'une œuvre comme celle-ci n'est pas sans utilité; surtout, si l'on veut bien se souvenir que l'Église Arménienne -laquelle, dans notre cas, s'identifie étroitement avec la nation - a joué un rôle considérable dans la vie nationale. Aussi bien cette Église est à peine connue dans le monde. Les écrivains les plus versés dans les études ecclésiastiques et sociales n'ont guère porté leur attention sur elle. Cependant, malgré sa situation modeste et l'obscurité de sa condition, elle ne laisse pas d'avoir une importance de tout premier ordre par la qualité des principes et des doctrines qui sont en elle. Ces principes sont dignes, croyons-nous, de servir de base à l'œuvre idéale de l'unité et de la pureté chrétiennes. Mais n'anticipons pas sur les conclusions, et essayons plutôt d'entrer dans le vif du sujet. Pour cela nous allons tout d'abord donner des informations brèves, mais précises, sur les points essentiels de l'histoire, de la doctrine, de la discipline, du régime, de la liturgie et de la littérature de cette église. De façon telle que la conclusion à laquelle je me propose de conduire le lecteur; par une pente aisée et naturelle, se dégage logiquement et s'impose à son esprit.
Les faits qui se rapportent aux origines de chaque église se cachent sous un voile impénétrable ; ils échappent à nos investigations par l’absence de documents propres à nous éclairer sur les actes de premiers apôtres et sur l’action apostolique en général. L’église romaine, qui, à cet égard, s’est trouvée dans une situation plus favorable, du fait même qu’elle a pris naissance dans la capitale de l’empire, se trouve aux prises avec les mêmes difficultés, quand il s’agit de prouver le séjour de saint Pierre à Rome. Et pourtant, c’est là, pour elle, un fait essentiel ; car il sert de base à tout son système. Faute de mieux, l’histoire ecclésiastique se contente de preuves de grande probabilité, de raisonnements basés sur la tradition et les faits continués. Il suffit que l’ensemble des présomptions ne soit pas en opposition avec les données positives et avérées de l’histoire. On ne saurait demander rien de plus à l’église arménienne pour justifier ses origines.
La tradition primitive et constante de cette église reconnaît pour premiers fondateurs les apôtres Saint Thadée et saint Barthélémy, qu’elle nomme, par antonomase, les Premiers Illuminateurs de l’Arménie. Elle garde leurs tombeaux vénérés dans les anciens sanctuaires d’Ardaze (Magou) et d’Albac (Baschkalé) situés au sud-est de l’Arménie. Toutes les églises chrétiennes sont unanimes à reconnaître dans la tradition concernant saint Barthélémy, ses courses apostoliques, sa prédication et son martyre en Arménie. Le nom d’Albanus, qu’elle donnent au lieu où s’accomplit son martyre, se confond avec celui d’Albacus, consacré par la tradition arménienne. Quant à saint Thaddée, les traditions varient. Celle qui reconnaît en lui un Thadée Dydimus, frère de l’apôtre saint Thomas, et suivant laquelle il se serait rendu à Ardaze par Edesse, reste ignorée chez les Grecs et les Latins. Quant à la tradition syrienne, qui croit à l’existence d’un Thadée Dydimus, elle est incertaine en ce qui concerne son voyage d’Edesse à Ardaze ; mais, à examiner d’un peu près cette incertitude, on décèle dans le texte des réticences, qui semblent voulues, et même un anachronisme, qui ferait reculer l’événement au deuxième siècle de l’ère chrétienne. Toutefois, sans vouloir trop insister sur la valeur de cette tradition. Toutefois, sans vouloir trop insister sur la valeur de cette tradition, nous ferons remarquer que le nom de Thadée ne saurait être écarté ; car on peut invoquer une seconde tradition, selon laquelle l’évangélisation de l’Arménie serait l’œuvre de l’apôtre saint Judas-Thadée, surnommée Lebée. Cette circonstance, admise par les églises grecque et latine et reconnue par les écrivains arméniens comme plus conforme à la vérité historique, vient confirmer d’une manière générale la tradition, ainsi que l’authenticité du sanctuaire d’Ardaze.
Le caractère d’Apostolicité, auquel a prétendu de tout temps l’église arménienne, et qu’elle a proclamé dans ses actes officiels, atteste d’une part l’origine ancienne et primitive, et de l’autre une origine directe et autocéphale, sans l’intermédiaire d’une autre église.
L’origine apostolique, requise pour toute église chrétienne, afin de se mettre en union avec son Divin Fondateur, est réputée directe, quand elle remonte à l’œuvre personnelle d’un apôtre ; elle est indirecte, quand elle dérive d’une église de fondation originairement apostolique. L’église arménienne peut à bon droit se réclamer d’une origine directement apostolique. La chronologie généralement adoptée attribue à la mission de saint Thadée une durée de huit ans (35-43), et à celle de saint Barthélémy une durée de seize ans (44-60). Nous jugeons inutile d’entrer ici dans les détail relatifs aux questions de dates et de lieux, lesquelles induisent souvent en discussions sans issue.
L’origine apostolique de l’église arménienne constitue donc un fait irrécusable dans l’histoire ecclésiastique. Et si la tradition et les sources historiques qui la consacrent, peuvent donner lieu à des observations critiques, celles-ci ne sont pas plus fortes que les difficultés des autres église apostoliques, lesquelles sont universellement admises comme telles.
Ce fut, en 301, au commencement du quatrième siècle, que le christianisme devint religion dominante en Arménie. Avant cette date, il n’avait cessé d’être en butte aux persécutions. Seulement nous devons convenir que les mémoires, qui nous sont parvenus sur l’existence et les progrès du christianisme en Arménie pendant les trois premiers siècles, sont aussi rares que dénués d’importance. ils ne sauraient soutenir, au point de vue de l’abondance des informations, aucune comparaison avec les documents qui se rapportent à la même période de l’histoire gréco-romaine. mais le manque de documents ne constituent nullement une preuve de non-existence d’un fait réel.
Le monde gréco-romain, alors à l’apogée de sa civilisation, comptait un grand nombre d’écrivains et de savants, et par ses écoles, il était à la tête du progrès intellectuel. par contre, l’Arménie était encore plongée dans l’ignorance. loin de posséder une littérature nationale, elle en était encore à la recherche d’un alphabet. Dans ces conditions, on conviendra qu’il lui eût été difficile d’écrire des mémoires et des récits sur des événements qui ne pouvaient intéresser que l’avenir. Cependant, les quelques faits qui nous ont été transmis par la tradition nationale, auxquels sont venus s’adjoindre les récits des écrivains étrangers, sont plus que suffisants, croyons-nous, pour prouver l’existence du christianisme à certains moments. Or, le bon sens interdit de penser que l’expansion de la foi ait pu subir des éclipses intermittentes dans ce laps de temps. Ces mémoires, isolés et sans lien entre eux, se succèdent, durant cette période, prouvant l’existence ininterrompue du christianisme en Arménie.
C’est ainsi que nous devons mentionner une première tradition donnant pour le siège d’Ardaze une série de sept évêques, savoir : Zakaria pendant seize ans, Zémentos quatre, Atirnerseh quinze, Mousché trente, Schahen vingt-cinq, Schavarsch vingt et Ghévontios dix-sept. Ces dates nous mènent à la fin du deuxième siècle.
Une autre tradition assigne au prince de Sunik une série de huit évêques, comme successeurs de saint Eusthathius, premier évangélisateur de cette province. ces évêques sont Kumsi, Babylas, Moushé, qui passa ensuite au siège d’Ardaze, Movsès (Moïse) de Taron, Sahak (Isaac) de Taron, Zirvandat, Stépanos (Étienne) et Hovhannès (jean). Avec ce dernier, nous arrivons au premier quart du troisième siècle.
D’autre part, Eusèbe cite une lettre du patriarche Denis d’Alexandrie écrite en 254 à Mehroujan (Mitrozanès), évêque d’Arménie, successeurs des évêques susmentionnés d’Ardaze.
L’église arménienne contient dans son martyrologe la commémoration de plusieurs martyres arméniens de l’ère apostolique. On y relève les noms de sainte Sandoughte, issue de sang royal ; de sainte Zarmandouhte, dame noble ; de satrapes comme saint Samuel et saint Israël ; des mille arméniens martyrisés en même temps que l’apôtre saint Thadée ; de saint Ogouhie, princesse royale et de saint Terentius, militaire, martyrisés avec l’apôtre saint Barthélémy, et des saintes vierges Maryam de Houssik, Anna d’Ormisdat et Martha de Makovtir, disciples de saint Barthélémy. Le calendrier ecclésiastique contient les fêtes de saint Oski (Chryssos) et de ses quatre compagnons, de saint Soukias et de ses dix-huit compagnons, martyrisés au commencement du deuxième siècle; le martyrologe latin commémore saint Acace avec dix mille miliciens martyrisés à Ararat, en Arménie, sous le règne d'Adrien.
On doit ajouter à ces faits le passage de Tertullien, célèbre auteur ecclésiastique du deuxième siècle, qui, en citant le texte des Actes des apôtres (II. 9), où sont énumérés les pays dont les langues furent entendus par le peuple le jour de la pentecôte, fait mention de l’Arménie entre la Mésopotamie et la Cappadoce, au lieu de nommer la Judée, comme le fait le texte de la bible usuelle. la Judée ne saurait être rangée parmi les pays étrangers, et l’on sait quelle ne se trouve point placée entre la Mésopotamie et la Cappadoce. Logiquement parlant, la situation indiquée ne convient qu’à l’Arménie. Saint Augustin suit également la lecture de Tertullien. On voit par là que les deux pères de l’église africaine étaient pénétrés de la conviction que le christianisme s’était répandu chez les arméniens au siècle apostolique.
Aussi bien la conversion presqu’instantanée de l’Arménie entière au christianisme au commencement du quatrième siècle, ne peut s’expliquer que par la préexistence d’un élément chrétien établi dans le pays. En effet, l’histoire enregistre des persécutions religieuses qui auraient été exercées par les rois Artaschès (Artaxerxes) vers l’an 110, Khosrov (Khosroès) vers 230, et Tirdat (Tridate) vers 287. Elles ne se seraient pas produites s’il n’y avait eu en Arménie un nombre considérable de chrétiens. C’est au cours de la dernière de ces persécutions qu’eut lieu le martyre de saint Théodore Salahouni, mis à mort par son propre père, le satrape Souren.
En présence de ces données nous sommes en droit de conclure à l’existence du christianisme en Arménie, pendant les trois premiers siècles ; qu’il a compté un nombre considérable de partisans, et que ce premier noyau de fidèles a su enfin, par sa constante énergie, venir à bout des obstacles et des persécutions.
La date de la conversion complète de l’Arménie au christianisme, ou de sa proclamation comme religion dominante, est fixée communément à l’an 301, suivant les études chronologiques les plus précises. Des auteurs récents la portent même à l’an 285, mais on ne saurait la considérer comme plus probable. La date de 301 suffit pour démontrer que l’Arménie a été le premier état du monde à proclamer le christianisme comme religion officielle, par la conversion du roi, de la famille royale, des satrapes, de l’armée et du peuple. La conversion de Constantin ne devait avoir lieu que douze ans plus tard, en 313.
Le promoteur de cette admirable conversion fut saint Grigor Partev (Grégoire le Parthe), surnommé par les arméniens Loussavoritch, c’est à dire l’Illuminateur, pour avoir éclairé la nation par la lumière de l’évangile. Le roi Tirdat, qui fût co-apôtre et co-illuminateur, appartenait à la dynastie des Arsacides, d’origine parthe, à laquelle se rattachait également le père de saint Grigor, de sorte qu’un lien de parenté unissait le roi convertit au saint ; mais plus que la communauté de sang, la foi les unissait d’un lien puissant.
Un mouvement politique venait alors de se produire en Perse, à la suite duquel les Sassanides remplacèrent les Arsacides. La branche arménienne des Arsacides cependant restait encore debout. Il s’agissait de l’abattre pour consolider la nouvelle dynastie ; mais les armes ne furent pas favorables aux Sassanides. Alors un Arsacide, le prince Anak, s’offrit pour assassiner Khosrov, roi d’Arménie, son proche parent. Cela fait, il fut tué à son tour par les satrapes arméniens; Grigor était le fils d’Anak, et Tirdat celui de Khosrov, et tous deux étaient encore mineurs en 240, date du double assassinat.
Sans entrer dans des détails biographiques, nous dirons que Grigor fut élevé dans les principes du christianisme à Césarée de Cappadoce, et que Tirdat, élevé dans la religion de ses aïeux, eût à subir les vicissitudes des guerres entre les Romains et les Persans. Il remontait une dernière fois sur le trône, en 287, avec l’appui de l’empereur Dioclétien ; ce fut à l’occasion des fêtes votives, organisées à Eriza (Erzinguian) pour célébrer cet événement, que se révélèrent la foi et les origines de Grigor, qui après d’atroces tortures fut jeté dans les cachots ou le puits (Virap) d’Artaschat (Artaxata), où il restât enfermé une quinzaine d’années. Il survécut à cette longue épreuve, et l’histoire voit dans cette circonstance un témoignage éclatant de l’intervention providentielle.
A ce moment on vit arriver à Vagharschapat, capitale de l’Arménie, une foule de vierges chrétiennes, sous la conduite de l’abesse sainte Gaïanée, fuyant la persécution qui sévissait dans les provinces de l’empire romain. La croyance générale était qu’elles venaient de Rome, à travers la Palestine et la Mésopotamie : mais rien n’empêche de croire qu’elles venaient plutôt directement des provinces limitrophes, et très probablement de Midzbin (Nisibin), si l’on s’en rapporte aux actes du martyre de sainte Phrébronie. La beauté exceptionnelle d’une de ces vierges, sainte Rhipsimée, frappa le roi qui voulut la posséder. Mais, outre la résistance qu’elle opposa à ses tentatives, diverses circonstances, comme le martyre des trente-sept vierges, les accès de lycanthropie, auxquels le roi fut en proie, l’impuissance des remèdes, l’insistance de Khosrovidoughte, sa sœur, l’invitant à implorer l’assistance du dieu des chrétiens, sa guérison obtenue par les prières de Grigor, rendu enfin à la liberté, sont des faits qui se succédèrent au cours des derniers mois de l’année 300 et les premiers de 301, et qui eurent pour conséquence la conversion de Tirdat, qui dans son zèle de néophyte, s’empressa de proclamer le christianisme religion d’Etat.
Grigor n’étant que simple laïque, ne disposait ni de missionnaires, ni d’un clergé nombreux ; et pourtant avant la fin de l’année 301, l’aspect religieux de l’Arménie était entièrement transformé; le culte des dieux avait presque disparu, et le christianisme y était généralement professé; ce serait là un fait inexplicable, si l’on n’admettait la préexistence du christianisme dans le pays comme nous l’avons déjà fait observer.
Les témoignages de cette admirable conversion se trouvent non seulement dans les récits de contemporains et des historiens du siècle suivant, mais aussi dans l’existence de monuments, comme les églises de Sainte-Rhipsimée, de Sainte-Gaïanée et de Sainte-Marianée ou de Schoghakath, construites au IVe siècle aux environs d’Etchmiadzine (ancienne Vagharschapat), et dans les tombeaux des vierges martyrisées, ainsi que dans les inscriptions authentiques qui s’y rapportent. Un autre témoignage non moins précieux se trouve également dans l’histoire d’Eusèbe, qui parle de la guerre de l’année 311, que l’empereur Maximin Daja déclara aux Arméniens à cause de leur récente conversion.
Par l’état des services rendus, saint Grigor était naturellement désigné pour être le chef de l’église arménienne. Élevé à cette dignité par la volonté du roi et de la nation, il reçut la consécration épiscopale des mains de Léonce, archevêque de Césarée de Cappadoce, en 302. Le fait est confirmé par tous les historiens et par la tradition nationale. Seulement cette consécration donna lieu à une controverse en ce qui concerne sa signification, et par suite, sur la nature des relations hiérarchiques du siège d’Arménie avec le siège de Césarée. D’après les grecs, le siège d’Arménie était suffrageant de celui de Césarée, et la scission qui les sépara au Ve siècle, devrait être imputée à un schisme. D’après les Latins, le siège d’Arménie, se rattachant originairement à celui de Césarée, n’aurait été érigé plus tard en siège autocéphale que par un privilège du pape Sylvestre I. Tel n’est pas l’avis des arméniens, qui croient que le siège d’Arménie est de création apostolique, et qu’il fut indépendant dès son origine. Il est certain qu’il ne fut que renouvelé par saint Grigor, et la consécration qu’il reçut de Césarée, n’implique nullement une subordination ni une dépendance hiérarchique.
Ceux qui cherchent à faire de l’Arménie un siège suffrageant de Césarée se basent sur l’hypothèse, que la prédication apostolique en Arménie n’aurait été qu’un épisode passager, qui aurait pris fin à la mort des apôtres , que la prédication de saint Grigor n’aurait été faite que par ordre du siège de Césarée ; que le christianisme enfin n’aurait été établi en Arménie, pour la première fois qu’au quatrième siècle. Après ce que nous avons dit, nous ne croyons pas devoir revenir sur les preuves de l’existence formelle du christianisme en Arménie avant saint Grigor.
Quant au prétendu privilège accordé par Sylvestre, il n’est basé que sur une pièce apocryphe, forgée par les Arméniens au temps des Croisades. Cette pièce avait pour but de défendre à la fois l’indépendance du siège d’Arménie, sans blesser l’amour propre de la papauté et de provoquer l’aide des croisés en faveur de leur royaume de Cilicie. D’ailleurs, toutes les données historiques, chronologiques, critiques et philologiques s’accordent pour prouver la fausseté de ce document, qui n’a plus en sa faveur aucun défenseur. L’indépendance originelle du siège d’Arménie, qui n’a jamais cessé d’être proclamée par les patriarches et les écrivains de l’église arménienne, est attestée au surplus par d’autres circonstances.
On sait que le système de juridiction et de dépendance mutuelle des patriarches et des métropolitains dans l’empire romain, fut calqué sur l’organisation civile de préfets et de proconsuls. Les deux institutions civile et ecclésiastique, se juxtaposaient exactement; par suite, il arriva que les régions, qui ne faisaient pas partie intégrante de l’empire, restèrent en dehors de l’organisation des patriarcats, qui s’y trouvaient établis; c’est ainsi que se formèrent en dehors de l’empire les siège indépendants d’Arménie, de Perse et d’Ethiopie.
Il est vrai que l’existence des provinces de la première Arménie (Sébaste) et de la deuxième Arménie (Mélitène), dans les limite de la juridiction de l’exarchat du pont (Césarée), a pu donner lieu souvent à une confusion des noms ; car ces deux provinces ont été confondues avec l’Arménie Majeure et l’Arménie Mineure; cette erreur apparaît clairement quand on compare les notices des patriarcats avec les listes, des provinces civiles.
A aucun moment, le siège de Césarée, ni ceux d’Antioche et de Constantinople n’ont fait acte d’autorité ou de juridiction dans l’Arménie proprement dite ; et tout ce qu’on découvre à cet égard dans les lettres de saint Basile de Césarée se rapporte exclusivement aux évêchés de Nicopolis, de Satala, etc., situés dans les limites de la première et de la deuxième Arménie, et qui relevaient de l’exarchat du Pont.
Au surplus, l’histoire des relations ecclésiastiques entre les grands sièges, au commencement du quatrième siècle et avant le concile de Nicée de 325, consciencieusement étudiée, ne contient rien qui puisse faire croire à l’intervention d’un siège dans les les affaires d’un autre ; et cela ne saurait surprendre, car chaque circonscription ecclésiastique était strictement limitée par la circonscription politique qui lui avait servi de modèle.
D’autre part, dans l’histoire du quatrième et du cinquième siècles on ne voit pas qu’aucun changement ce soit produit dans les relations des sièges d’Arménie et de Césarée. Cette absence de témoignage permet de conclure qu’un même système d’indépendance ne cessa de régir cette église depuis sa création.
En effet, tout ce que les défenseurs de l’opinion contraire ont pu formuler jusqu’ici, se réduit à de pures hypothèses; Ils se basent sur un état de choses qui ne fut nullement celui du siècle dont on parle, mais qui se rapporte aux siècle postérieurs. Pendant la domination byzantine en Arménie et plus tard sous l’influence des Croisades, des incidents de nature confuse et équivoque ont pu altérer les relations des divers sièges : mais ces incidents n’ont pu exercer aucune action rétrospective ni dénaturer les événements des premiers siècles.
Donc, la consécration de saint Grigor par l’archevêque de Césarée doit être attribuée à une circonstance fortuite, peut-être même à un désir personnel de saint Grigor, dont l’éducation avait été faite à Césarée. Elle ne saurait servir d’argument pour en déduire un système de relations hiérarchiques.
Saint Grigor a gouverné l’église arménienne durant un quart de siècle, accomplissant le nécessaire pour lui donner une organisation complète et solide. Nous lui devons des canons, qui portent son nom ; des homélies qui lui sont attribuées, et certaines dispositions disciplinaires et liturgiques remontent à son époque. Il créa près de quatre cents diocèses épiscopaux et archiépiscopaux pour le gouvernement spirituel de l’Arménie et des pays environnants. Il présida à la conversion de la Géorgie, de l’Albanie Caspienne et de l’Atropatène, où il envoya des chefs et des ecclésiastiques. Il mourut au moment de la convocation du concile de Nicée (325). Ses fils lui succédèrent ; d’abord le cadet, qui était célibataire, saint Aristakès (325-333), puis l’ainé, saint Vertanès (333-341), qui était marié. Ce dernier eut pour successeur son propre fils, saint Houssik (341-347). Le maintien du patriarcat dans la famille de saint Grigor était dans les vœux de la nation, soit qu’elle voulût par là rendre hommage à son grand Illuminateur, soit qu’elle subît à son insu l’influence d’un usage païen. Le refus des fils de Houssik d’entrer dans les ordres amena au siège patriarcal Paren d’Aschtischat, un parent collatéral (348-352), bientôt pourtant il retournait à la succession directe, par l’élection de saint Nersès, petit-fils de Houssik (353-373). Mais comme le fils unique de ce dernier n’avait pas l’âge canonique, la nation y pourvut en appelant successivement Schahak (373-377), Zaven (377-381) et Aspourakès (381-386), tous issus de la famille sacerdotale d’Albanius, qui avait secondé saint Grigor, dans la personne du fils de Nersès, saint Sahak (Isaac), qui accomplit sur le trône patriarcal le jubilée entier (387-439). Certes, l’exactitude de la chronologie des patriarches du quatrième siècle est contestée par les historiographes modernes, mais les données, qui nous ont servi à l’établir, sont le résultat d’études directes faites aux sources primitives.
L’église arménienne du IVe siècle, bien qu’organisée hiérarchiquement et administrativement, manquait cependant de l’élément le plus nécessaire : d’une version de la bible et d’un rituel écrits dans sa propre langue ; l’arménien encore dépourvu d’alphabet, ne pouvait fixer par écrit la parole vivante des textes sacrés. L’instruction scolaire se faisait en langues étrangères, et les écoles célèbres de Césarée de Cappadoce et d’Edesse de l’Osroène, étaient les seuls foyers où s’éclairait alors l’Arménie. Le grec était en usage dans celle de Césarée, où se rendaient les étudiants des provinces du nord ; le syrien régnait à Edesse où affluaient ceux de provinces du sud. Saint Grigor fur le premier à fonder des écoles, à la tête desquelles il dut placer des maîtres étrangers. Ses successeurs suivirent cet exemple ; mais ce fut saint Nersès qui donna la plus vive impulsion aux institutions d’instruction et de bienfaisance.
Malgré les efforts combinés de saint Grigor et du roi Tirdat pour christianiser définitivement l’Arménie, le culte païen n’avait pas cependant disparu entièrement de ce pays. Dans les districts montagneux les anciens dieux gardaient encore leurs autels et leurs ministres. Vainement, les patriarches tentèrent d’extirper les anciennes coutumes. Elles persistèrent jusqu’à saint Nersès, qui leur porta le dernier coup. Pourtant on en trouvait encore des traces du temps de saint Sahak. Ce qui persistait surtout c’étaient les mœurs païennes qui continuaient à régner dans le peuple, et particulièrement dans les palais des souverains et des satrapes. Les patriarches, au risque d’attirer sur eux-mêmes la colère du pouvoir civil, durent souvent déployer tout leur courage pastoral pour combattre les abus et les iniquités morales de cette société, que le christianisme n’avait pas encore suffisamment policée. C’est ainsi que saint Aristakés fut assassiné par le satrape de Dzopk (Sophènés) ; que saint Vertanés dut se dérober aux poursuites des montagnards de Sim (Sassoun), excités par la reine ; que saint Houssik expira sous les verges du roi Tiran ; et que saint Daniel d’Aschtischat, préconisé patriarche, eut une fin semblable. Mais ces persécutions n’attiédirent point le zèle des saints pontifes.
Sur la doctrine, suivie par ces prélats de l’église primitive, il n’y a rien de nouveau à dire. Les mêmes dogmes unissaient au IVe siècle l’église entière. L’orient et l’Occident étaient en communion parfaite de foi et de charité. Les hérésies principales qui surgirent au cours de ce siècle en Orient, furent celles des Ariens et des Macédoniens, condamnées par les conciles de Nicée (325) et de Constantinople (381), dont les décisions furent strictement suivies par les Arméniens. Saint Aristakés avait assisté au premier concile ; et si, dans le second, les Arméniens n’eurent point de représentants, ils ne se laissèrent pas toutefois de se conformer à la lettre et à l’esprit de ses décisions.
La liturgie nationale arménienne, avons-nous dit, n’était pas encore formée, faute d’alphabet et d’une littérature appropriée. La bible et les rituels étaient lus en langues grecque et syriaque. Mais comme le peuple ignorait ces deux langues, on lui en donnait une traduction orale à l’église même. Une classe spéciale de traducteurs (Thargmanitch) était préposée au service religieux, pour traduire oralement les passages des saintes écritures lus par les lecteurs (Verdzanogh). Ils expliquaient les prières rituelles et enseignaient au peuple, dans sa langue maternelle, certaines prières tirées des psaumes et des offices. Si l’on fait attention aux différences que présentent les locutions, adoptées pour l’interprétation des psaumes de offices et du texte des écritures, on arrive à distinguer deux traductions : l’une datant du IVe siècle à l’usage du peuple, et l‘autre classique du Ve, d’après le texte grec.
L’absence d’alphabet et de toute littérature écrite constituait un obstacle fondamental, non seulement au développement de la vie intellectuelle et sociale de la nation, mais encore à l’existence et à l’autonomie de l’église, qui ne pouvait sans cela ni former ni consolider sa constitution propre. Le peuple ne disposait d’aucun instrument permanent d’édification spirituelle ; car de simples traductions orales ne pouvaient satisfaire aux aspirations de son cœur. Cet état de choses devait tout d’abord solliciter l’attention du patriarche S. Sahak. Profondément versé dans les sciences helléniques et syriaques, il était supérieur aux savants de son époque, au dire de ses contemporains.
S. Mesrop-Maschtotz, un ancien secrétaire du roi, disciple du patriarche Nersés, conçut le dessin d’extirper les derniers débris du paganisme dans la province de Golthn (Akoulis). Mais il s’aperçut des inconvénients de l’absence de l’alphabet, quand il ne put laisser aucun enseignement écrit dans les mains du peuple, qu’il venait d’évangéliser. D’accord avec le patriarche Sahak, il sollicita le roi Vramshapouh de remédier à cette situation. Ceci se passait en 401, à l’aurore du Ve siècle. le roi mit à leur disposition toutes les ressources dont il put disposer. Enfin, en 404, Mesrop arrivait à combiner un alphabet admirablement approprié au génie de la langue arménienne. Et comme pour mener à bien ce travail, il avait imploré l’appui du ciel, il attribua son succès à la faveur divine. Aussi les Arméniens se sont ils toujours montrés fiers de leur littérature, dont l’origine leur paraît surnaturelle. Après que S. Mesrop eût inventé l’alphabet à Balahovit (Palou), S. Sahak ne cessa de poursuivre une œuvre, à la fois littéraire et sacrée. Aussi c’est à ce dernier que les Arméniens reconnaissants ont décerné le titre d’IIluminateur des intelligences par la littérature, comme saint Grigor avait été celui des âmes par la foi, et S. Nersés celui des cœurs par les bonnes mœurs.
L’alphabet arménien comprenait trente-six caractères, susceptibles de rendre tous les sons de la langue. Plus tard leur nombre devait s’accroître de deux lettres complémentaires, ce qui le porta à trente-huit. la combinaison en est si heureuse, qu’il peut sans difficulté rendre même la plupart des sons des langues étrangères. Mais bornons-nous à parler ici que des conséquences de cette innovation du point de vue ecclésiastique.
La première œuvre entreprise fut la traduction de la bible, à laquelle se consacrèrent S. Sahak et S. Mesrop et le groupe des élèves choisis parmi la classe des traducteurs. L’histoire évalue leur nombre à une centaine, dont soixante avaient été formés par Sahak, et le reste par Mesrop. La traduction arménienne de l’ancien testament a été faite sur le texte grec des Septante, mais avec beaucoup de variantes en conformité avec la traduction syriaque. Ce travail, commencé en 404, prenait fin en 433, après une dernière révision, faite par S. Sahak, sur un exemplaire expressément envoyé par le patriarche de Constantinople. Cela fait, on s’occupa à composer des livres liturgiques, comme la messe, les rituels du baptême, de la confirmation, de l’ordination, du mariage, de la consécration des églises et des funérailles, les offices du jour et le calendrier. S. Sahak collabora à cette œuvre, soit directement, soit indirectement avec l’aide de ses disciples. Cette organisation liturgique s’inspire de celle de S. Basile, c’est-à-dire de la liturgie de l’église de Césarée. On conviendra qu’il n’y a rien que de très naturel, si l’on songe que les chefs de l’église arménienne, comme nous l’avons dit plus haut, avaient puisé leur enseignement dans les écoles de Cappadoce.
Mais tout en suivant de près la liturgie de Césarée, on ne s’astreignit point à une traduction servile. S. Grigor avait fait de larges emprunts aux usages nationaux et aux rites païens, qu’il avait transformés en rites chrétiens. Ces usages avaient eu le temps, en l’espace d’un siècle, d’enfoncer des racines trop profondes dans les mœurs, pour que les nouveaux organisateurs puissent se soustraire à leur influence. Aussi refusèrent ils de se plier entièrement aux exigences du rite grec. Ce qui est absolument propre à la liturgie arménienne, ce sont les hymnes (scharakan) d’une saveur si originale, et qui résonnent comme un écho des vieux chants nationaux. Ils offrent aussi quelque analogie avec les hymnes syriaques de S. Ephrem.
Le trait distinctif de cette littérature primitive, c’est l’abondance des traductions des œuvres des saints-pères grecs. A noter ce détail intéressant, que certains de ces ouvrages, perdus dans leur langue originelle, se sont conservés en traduction. Outre les saints pères, ils ont traduit la plupart des œuvres des philosophes de l’antiquité. Comme œuvres originales on ne peut mentionner que quelques livres d’histoire ancienne et contemporaine.
Le patriarcat de S. Sahak remplit tout le premier tiers de ce siècle ; à part les succès littéraires que nous venons d’indiquer, cette époque ne se signale par aucun événement digne d’être rapporté, de sorte que force nous est de reconnaître dans ce succès l’intervention de la Providence. Elle seule a eu la force de préserver la nation d’une ruine certaine, en lui donnant les éléments d’une existence spéciale et indépendante, alors que toutes les circonstances sociales et politiques conspiraient contre elle. L’Arménie avait été partagée entre les Grecs et les Persans, quand (387) S. Sahak fut élu au patriarcat par la volonté de Khosrov, roi de l’Arménie persane, et qu’Arschak régnait dans l’Arménie grecque. S. Sahak dut user de prudence pour être reconnu et agréé à la fois par les deux partis. Peu après l’Arménie grecque était livrée à l’administration des gouverneurs byzantins, et l’Arménie persane, après le règne relativement pacifique de Vramschapouh, était gouvernée d’abord par le persan Schapouh, puis par l’arménien Artaschés, jeune homme sans frein. Les satrapes arméniens portèrent accusation contre leur roi devant le suzerain persan, demandant sa destitution et son remplacement par un gouverneur-général persan. On fit droit à cette requête sans difficulté, et le satrape persan Vehmirschapouh fut aussitôt nommé gouverneur-général de l’Arménie persane (428). Les satrapes arméniens ayant sollicité S. Sahak de s’unir à eux, ils employèrent tous les moyens, les promesses comme les menaces, pour conjurer cette entente ; mais n’ayant pu y parvenir, ils accusèrent le patriarche d’être de connivence avec le roi contre le souverain persan. Cette manœuvre eut pour conséquence la déposition et l’exil en Perse de S. Sahak, et la nomination d’un anti patriarche dans la personne de Sourmak (428).
Ce changement amena une forte perturbation dans les affaires d’Arménie. le siège patriarcal se trouvait administrativement entre les mains des anti-patriarches, qui prélevaient à leur profit les revenus et les avantages de la charge. Ils se succédèrent rapidement ; Sourmak (428), Birkischo (429), Schimuel (432), puis Sourmak reprenait de nouveau le pouvoir en 437. Toutefois, l’épiscopat, le clergé et le peuple refusèrent d’approuver le nouvel état des choses car aux yeux de la nation, S. Sahak restait toujours le chef spirituel. De retour en Arménie (432), il se retirait à Blour (Yahnitépé), dans la province de Bagrévand (Alaschkert), ou S. Mesrop et S. Ghévond l’assistaient dans les affaires religieuses et spirituelles; à aucun moment ses ouailles ne furent abandonnées par lui.
En dépit de cette situation précaire, il ne cessa de prendre une part active aux affaires de l’église universelle. Le concile d’Ephèse (431) venait de condamner les erreurs de Nestor. les décrets y relatifs avaient été apportés de Constantinople à S. Sahak par ses disciples. Mais les livres de Théodore de Mopsueste, le précurseur de Nestor, avaient échappé à l’attention du concile. aussi les Nestoriens profitèrent de cette circonstance pour couvrir leurs erreurs du nom de Théodore. S. Sahak intervenant, convoqua le concile d’Aschtischat (435), puis releva les erreurs de Théodore dans une lettre dogmatique, qu’il écrivit à Procle de Constantinople. Cette lettre servit de base au concile de Constantinople de 553, pour la condamnation des Trois-Chapitres.
La mort de S. Sahak (439) fut le prélude d’une situation plus pénible encore. Sourmak occupait toujours le siège patriarcal comme chef reconnu par le gouvernement, tandis que S. Mesrop continuait à gérer le spirituel ; mais il ne tarda pas à suivre S. Sahak dans la tombe (440). S. Hovsep (Joseph) de Hoghotzim fut appelé à lui succéder dans la gérance des affaires spirituelles, et l’intervention de l’arménien Vassak Suni, gouverneur-général, réussit, à la mort de Sourmak (444), à le faire reconnaître comme patriarche par le gouvernement persan.
Le roi-des-rois, qui avait annexé l’Arménie à son empire, était sollicité par les ministres de la religion de Zoroastre, à abolir le christianisme en Arménie, en contraignant les habitants à adopter le culte du soleil et du feu. Pour arriver à ses fins le roi s’employa d’abord à dégarnir l’Arménie de ses forces militaires, qu’il envoya guerroyer contre les barbares du Caucase. Après quoi il publia (449) un édit, par lequel il rendait la religion de Zoroastre obligatoire pour tous les sujets indistinctement. alors commença une ère de persécutions, au cours de laquelle S. Atom Gnouni et S. Manadjihr Rischtouni subirent le martyre avec leur milices. l’épiscopat réuni à Artaschat (450), proclama son inviolable fidélité à la foi dans une lettre apologétique. Malgré cette résistance unanime les chefs des satrapes arméniens, au nombre de dix, furent appelés en Perse et contraints de renier leur religion. On les mit en dans l’alternative ou de s’exécuter, ou de quitter le pays sans direction. Ils feignirent d’abjurer pour pouvoir retourner chez eux et afin d’organiser la résistance.
Les ministres du culte du soleil et du feu, munis de leurs symboles, accompagnaient triomphalement les faux renégats, mais ils furent dispersés dans les plaines de Bagrévand par le peuple armé, que conduisait l’archiprêtre S. Ghévond. Le délai d’une année - d’août 450 à août 451- qui avait été accordé pour renoncer au christianisme avait été mis à profit pour préparer la résistance contre les troupes, qui allaient arriver pour veiller à l’exécution de l’édit royal. Il est vraisemblable que si les Arméniens avaient, dans cette circonstance, réuni leurs forces, ils auraient pu facilement avoir raison de l’armée ennemie. Malheureusement, une partie des satrapes, d’accord avec le gouverneur Vassak, était définitivement gagnée à la cause persane. Quand le 26 mai 451, à la journée d’Avaraïr, soixante-six mille Arméniens, sous le commandement de Vardan Mamikonian, tinrent tête à une armée de deux cent vingt mille Persans, un nombre considérable d’arméniens allaient renforcer les rangs de l’ennemi. Vardan et huit autres généraux, ainsi que mille vingt sept hommes tombèrent sur le champ de bataille. La mort de ces martyrs est commémorée dans le calendrier arménien le jeudi gras.
A partir de ce moment l’église arménienne entra dans une ère de troubles, causés surtout par les difficultés extérieures qui l’absorbaient entièrement. Le patriarche S. Hovsep, accusé d’avoir été l’instigateur du mouvement religieux, fut arrêté, conduit en Perse et martyrisé avec d’autres membres du clergé (454) dont la mémoire est célébrée sous le nom des SS. Ghévondian (léonciens). Il eut pour successeurs Mélité (452-456) et Movsès (456-461), puis le célèbre Güt d’Arahèze (461-478), qui dut tenir tête aux efforts incessants des persans pour imposer leur religion. Une fois encore les arméniens durent s’armer sous la conduite de Vahan Mamikonian, neveu de S. Vardan. Les hostilités continuèrent sous le patriarche Hovhannès Mandakouni (478-490), successeur de Güt. Cette situation menaçait de s’éterniser, lorsque le nouveau roi Valarse, s’avisant de l’inutilité de ces efforts, y mit enfin un terme. Sagement, il proclama la liberté religieuse et nomma Vahan d’abord commandant militaire (484), puis gouverneur-général de l’Arménie (485), ce qui assurait la paix civile et religieuse de l’Arménie. Le vénérable patriarche Hovhannès s’empressa de transférer son siège dans la nouvelle capitale, à Douine, sous la protection du gouvernement, et là il put consacrer tous ses soins aux réformes intérieures de l’église et du peuple. Il sut si bien réparer, grâce à la sagesse de son administration, les ruines accumulées par les guerres des dernières années, que son nom reste le plus honoré après celui de S. Sahak.
Le zèle déployé par l’archimandrite Eutychès de Byzance, pour combattre les erreurs de Nestor, eut un effet contraire à celui qu’attendait son auteur. Son intervention donna lieu à d’interminables controverses sur l’union des natures ou la double nature du Christ, et suscita des querelles entre les sièges de Constantinople, d’Alexandrie et de Rome. L’école d’Antioche, suivie en cela par le siège de Constantinople, professait un enseignement, où s’affirmait une certaine séparation entre la divinité et l’humanité en Jésus-Christ, tandis que l’école d’Alexandrie soutenait l’union étroite des deux natures dans la crainte de porter atteinte au mystère de la rédemption. Dans le troisième concile œcuménique d’Ephèse (431) avait triomphé la doctrine alexandrine, et la formule de S. Cyrille d’Alexandrie, qui reconnaissait une nature unie dans le Verbe incarné, était devenue la devise du christianisme. Nestor, élève de l’école d’Antioche, proclamé patriarche de Constantinople, qui enseignait l’existence d’uns simple unité morale entre les deux natures, venait d’être condamné par la sentence du concile. L’archimandrite Eutychès, vieillard septuagénaire, émettait (447) un enseignement qui poussait l’union jusqu’au mélange des deux natures, ce qui impliquait la presque disparition de la nature humaine et l’origine céleste du corps du Christ.
C’est sur cette opinion que Flavien de Constantinople condamna Eutychès et sa doctrine, dans un concile particulier, qui se tient à Constantinople (448). Dioscore d’Alexandrie crut voir dans cette décision le rejet de la doctrine de son école et de celle de son prédécesseur, et le retour au nestorianisme. Il réunit donc à nouveau concile à Ephèse (449) , où il réussit à faire condamner Flavien et les Nestoriens. A son tour, Léon I de Rome, prenant la défense de Flavien, réunissait un concile particulier à Rome (450) contre Eutychès et Dioscore. Ensuite, pour donner plus de poids à sa décision, il déterminait l’empereur Marcien à convoquer un concile général à Chalcédoine, où, grâce aux moyens coercitifs, il faisait reconnaître comme définitive sa doctrine et sa lettre à Flavien, appelé le Tomos de Léon .
On s'expliquera mieux l'acharnement des deux partis, si l'on songe qu'il y avait là non seulement un problème de théologie, comme la question abstraite des natures en Jésus-Christ, mais un intérêt éminemment concret à sauvegarder, qui était l'influence des patriarcats. A l'époque du concile de Nicée, le monde gréco-romain était partagé entre les trois sièges de Rome, d’Alexandrie et d'Antioche, et chacun agissait dans le cercle de sa juridiction, sans prétendre à la prééminence. Mais cette situation devait changer au commencement du Ve siècle. Constantinople venait d'être érigée en patriarcat par le concile tenu en cette ville (391) et la décadence de plus en plus croissante de l'ancienne Rome, et l'influence grandissante de la Nouvelle, avaient fait croire aux patriarches de Constantinople qu'ils étaient supérieurs aux autres. Or, le patriarcat d'Alexandrie ne pouvait tolérer ces visées ambitieuses. Pénétrés de l'importance du rôle qu'il avait joué dans les conciles précédents et plus encore des mérites éclatants de ses titulaires, comme Alexandre, Athanase, Théophile, Cyrille et Dioscore, il croyait pouvoir s'arroger le droit de dicter la doctrine chrétienne et s'ériger en arbitre de la vérité dogmatique II prétendait que les triomphes d'Athanase à Nicée et de Cyrille, à Ephese ne pouvaient pas être diminués par les prétentions de Flavien et de Léon, dont les démarches étaient presque une insulte à l'adresse du siège d'Alexandrie. Constantinople et Rome s'allièrent alors pour combattre l'ennemi commun; et l'on vit le bras séculier de Marcien consacrer le prétendu succès de Chalcédoine contre le siège d' Alexandrie. Mais le succès, à vrai dire, n'était ni réel ni solide. Le concile de Calcédoine, entre autres, avait reconnu la préséance du siège de Constantinople, mais Rome refusait de la reconnaître dans la crainte d'être attaquée a son tour subtilement ; il établissait une distinction entre les canons admissibles et les canons inadmissibles d'un même concile. L'épiscopat du monde gréco-romain s'était partage en deux camps, et les ouailles se livraient a des manifestations violentes; le scandale d'avoir favorisé le nestorianisme gagnait du terrain, et la subtile distinction établie entre la dualité des personnes et la dualité des natures, ne suffisait pas a tranquilliser les esprits. Les décrets de Chalcédoine restaient ainsi en suspens ; Ils n'étaient point admis par tous. Un nouveau concile tenu a Antioche (476) en déclara suspecte la doctrine, et l'empereur Basilisque interdit d'en appuyer les décrets. L'empereur Zénon publia le Henoticon (482), par lequel il leur déniait toute autorité, basant son opinion sur le concile d'Ephese de 431. Enfin l'empereur Anastase, par un nouveau décret (471), diminuait l'importance du concile de Chalcédoine en le dépouillant de toute autorité. Tout cela avait pour but de combattre le nestorianisme, qui, s'éloignant du monde grec, se réfugiait au milieu de l'élément syrien, et profitait de la liberté qui lui était laissée par les rois de Perse.
L'Arménie resta en dehors de ces querelles jusqu'au commencement du VIe siècle. Les conciles convoqués pour et contre Eutychès avaient eu lieu à son insu ; celui de Chalcédoine qui avait réuni le 8 octobre 451, n'avait été convoqué qu'après la grande journée d'Avaraïr (26 mai 451). Le pays se trouvait alors, nous l'avons dit plus haut, dans Ia plus grande confusion; le patriarche et l'épiscopat étaient incarcérés ou exilés; les satrapes persécutés ou dispersés, les milices débandées, et le peuple terrorisé. Dans ces conditions, on conçoit que les querelles dogmatiques n'aient pu éveiller son attention. Mélitè et Movsès, qui succédèrent à S. Hovsep, n'étaient guère en état de s'en occuper. Les patriarches Güt et Hovhannès, bien que renommés pour leur instruction et leur capacité, furent de nouveau victimes de persécutions religieuses. Et quand, plus tard, le calme se fut rétabli, c'est à peine si Hovhannès eut le temps nécessaire pour se recueillir et mettre de l'ordre dans les affaires intérieures. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner, si le concile de Chalcédoine n'avait encore excité aucune passion en Arménie quarante ans après sa convocation.
Les premières rumeurs vinrent du côté de la Perse, sous le patriarcat de Babken d'Othmous (490-515). Les Nestoriens s'étaient installés dans la Mésopotamie persane. Comme les Syriens, restés fidèles à la doctrine orthodoxe du concile d'Ephèse, souffraient beaucoup de leur ascendant, ils demandèrent à l'église arménienne une règle de conduite. Les Arméniens, scrupuleusement fidèles aux principes anti-nestoriens de S. Sahak, ne pouvaient consentir à aucune transaction de doctrine. Les Nestoriens se prévalaient de l'autorité du concile de Chalcédoine convoqué par l'église de Constantinople, hostiles à l'église d'Alexandrie, tandis que les Arméniens restaient attachés à cette dernière depuis les origines. De plus, ce concile était l'oeuvre de Marcien, qui avait repoussé la députation arménienne, venue pour lui demander secours contre la persécution persane. En outre, le concile de Marcien était désavoué par ses successeurs, et les édits de Basilisque, de Zénon et d'Anastase avaient officiellement rejeté la profession de foi chalcédonienne. Dans ces conditions il est aisé de deviner quelle pouvait être l'attitude des Arméniens. Le concile des évêques arméniens, géorgiens et caspio-albaniens réuni à Douine (506), sous la présidence de Babken, proclama officiellement la profession de foi éphésienne, et rejeta tout ce qui était nestorien ou suspect de nestorianisme, inclusivement les actes du concile de Chalcédoine. Il n'alla pas cependant jusqu'à adopter la doctrine d'Eutychès, dont le nom, uni à ceux d'Arius, de Macédon et de Nestor, fut officiellement condamné. Telle fut la première déclaration de l'église arménienne au sujet du concile de Chalcédoine. Plus tard les églises grecque et latine, renonçant à leur opposition, le reconnurent comme quatrième concile œcuménique. L'église arménienne ne voulut point de cette transaction inspirée par des pensées qui n'avaient rien de théologique. Elle resta ferme sur sa première détermination et ne cessa de garder une attitude ultra-conservatrice. Elle s'attacha à repousser toute nouvelle addition dogmatique sur le dépôt de la révélation ainsi que toute innovation qui aurait pu altérer la foi primitive. Elle ne pouvait ignorer que le grand moteur de la question chalcédonienne était la jalousie réciproque des patriarcats du monde gréco-romain, question qui ne pouvait l'intéresser. Elle n'entendait pas non plus subir la volonté du patriarcat de Constantinople, qui avait travaillé à Chalcédoine pour la préséance et pour la prééminence de son siège, en prenant pour point d'appui la force du bras séculier.
La profession de foi arrêtée à Douine (506) constitue le principal événement du patriarcat de Babken. Le même principe fut sauvegardé sous ses successeurs: Samuel d'Ardzké (516-526), Mousché d'Aïlaberk (526-534), Sahak II de Ouhki (534-539), Kristapor de Tiraritch (539-545), et Ghévond d'Erast (545-548). En dehors de ces faits nous n'avons rien de particulier à signaler sur cette période d'une quarantaine d'années. La décision prise à propos du concile de Chalcédoine fut confirmée sous le patriarcat de Nersès II de Bagrévand (548-557), dans le concile de Douine (554), qui hautement proclama la foi éphésienne contre les erreurs nestoriennes et les prétentions chalcédoniennes.
L'histoire de l'église arménienne présente une série de questions religieuses, qui, bien que s'étant posées au cours de plusieurs siècles, n'ont pourtant pas altéré sa situation normale. Nous n'entendons nullement entrer dans les détails de ces querelles, qui ne sauraient intéresser le lecteur étranger. Bornons-nous à dire qu'elles eurent pour cause l'influence politique des états qui dominaient l'Arménie, ou qui étaient en contact avec elle. Ce pays ayant perdu son indépendance, passa tour à tour sous la domination persane, grecque et arabe, dont les tendances politiques s'inspiraient de l'état religieux du pays. Les Arméniens ne pouvaient guère se soustraire à l'influence de cette tactique. Ne voulant pas se départir de leurs principes dogmatiques, établis par l'acte du concile de 506, et, d'autre part, cherchant à se ménager les sympathies et les avantages qui pouvaient leur revenir de l'influence politique des états prépondérants, ils s'attachaient à ne blesser l'amour-propre de personne, et ci faire acte de condescendance, sans se mettre en contradiction avec leurs principes. L'Arménie fut souvent partagée entre divers états, mais son sort dépendait de celui qui possédait la majeure partie du pays. La domination persane exercée par les satrapes nommés par les rois-des-rois, y joua un rôle prépondérant durant deux siècles entiers (428-633). Puis les curopalates, nommés par les empereurs byzantins, remplacèrent les satrapes. La domination grecque fut de courte durée, de soixante ans environ (633-693) ; car bientôt les Sarrasins y établissaient définitivement leur pouvoir. Les représentants des califes ont exercé en Arménie une administration directe, qui dura plus d'un siècle et demi (693-862). Mais ce ne fut point une conquête de tout repos; les compétitions et les guerres gui mettaient aux prises les états différents, avaient toujours ce pays pour champ de bataille. Les Arméniens, aux prises avec des influences contradictoires, avaient une politique irrésolue, soucieux de ne pas compromettre leurs intérêts politiques, ni ceux de la foi. L'influence de l'empire grec, toujours prépondérante en matière de religion, même quand elle n'était pas imposée par le pouvoir civil, pressait les Arméniens d'accepter la foi chalcédonienne. Pour l'amener à résipiscence on lui promettait d'améliorer sa situation politique. Les Perses et les Arabes faisaient miroiter à leurs yeux des promesses analogues, à la condition qu'ils s'éloignassent des Grecs. Les Arméniens ne pouvaient et ne voulaient pas céder aux suggestions de ces derniers, en acceptant la profession de foi chalcédonienne; ils n'entendaient pas non plus exciter leur inimitié; à plus forte raison refusaient ils de se livrer aux mains des puissances non chrétiennes. Cette situation difficile et cet esprit d'indécision caractérisent particulièrement l'histoire de l'église arménienne du VIe au IXe siècle, période que nous essaierons de retracer succinctement en évoquant les événements les plus saillants. Les relations avec les chrétiens de Perse, dont nous avons vu les premières manifestations au temps de Babken, sont caractérisées par leurs recours continuels au patriarcat arménien. Celui-ci s'employait à les protéger contre les envahissements des Nestoriens, qui avaient su gagner la cour persane, grâce à leur esprit anti-grec. Le patriarche Kristapor de Tiraritch, entre autres, ne se borna pas à défendre les anti-nestoriens devant le roi-des-rois, il consacra leurs évêques et donna tous ses soins à l'administration de leur église. On connaît l'histoire du deuxième concile de Constantinople, que les Grecs et les Latins considèrent comme cinquième concile œcuménique. L'excitation causée par celui de Chalcédoine n'était pas encore apaisée à l'époque où Justinien monta sur le trône (527). Comme ses efforts pour ramener le calme restaient sans effet, il entreprit de faire condamner les Trois-Chapitres, c'est-à-dire les écrits de Diodore de Tarse, de Théodore de Mopsueste et d'lbas d'Édesse, acquis aux idées de Nestor, en contradiction avec les décrets éphésiens, et en conformité avec la profession chalcédonienne. Justinien pensait donner ainsi satisfaction aux orthodoxes éphésiens, et modérer en même temps les tendances des chalcédoniens. Le décret de convocation du nouveau concile fut publié (546), mais les papes de Rome ne cessèrent de soulever des difficultés, de crainte que la condamnation indirecte du Tomos de Léon, n'affaiblît leur prestige. Le pape Agapet, convoqué à Constantinople, y mourut avant d'arriver à une solution. Vigile, nommé par l'empereur à la condition de proclamer la condamnation des Trois-Chapitres, ne fut pas reconnu par les Romains, qui lui proposèrent Silvère; mais la mort de ce Dernier fit cesser l'opposition, et Vigile fut reconnu. Le concile s'ouvrit enfin (553), et les Trois-Chapitres y furent condamnés avec le concours de ce dernier. C'est ainsi que prit fin la question chalcédonienne dans le monde gréco-romain par un moyen indirect, ou l'on accentuait l'idée de l'unité en Christ, définie au concile d'Ephèse. Les Arméniens restés fidèles à ce concile, malgré les tergiversations des chalcédoniens, ne sentaient nullement le besoin de nouvelles définitions; aussi refusèrent-ils d'attacher aucune importance à ses décrets, bien qu'ils fussent non seulement conformes à leurs principes, mais basés sur l'autorité du patriarche S. Sahak, dont la lettre à ProcIe fut lue solennellement dans le concile, immédiatement après la lecture des chapitres de S. Cyrille d'Alexandrie. Le patriarche Nerses II de Bagrévand se contenta, au concile de Douine réuni l'année suivante (554), de proclamer les doctrines éphésiennes en opposition avec les prétentions chaIcédoniennes. Les suggestions grecques, impuissantes sur l'esprit des Arméniens, trouvèrent un accueil favorable chez les Géorgiens. Leur patriarche Kurion, bien qu'élevé et promu dans le patriarcat arménien, conçut l'idée de se séparer de ce siège et de se rallier au patriarcat de Constantinople pour capter la faveur impériale. L'adhésion aux décrets de Chalcédoine était la condition de cette soumission. Les efforts de Vertanes, régent du patriarcat arménien après la mort du patriarche Movsés II d'Eghivart (574-604), et ceux du nouveau patriarche Abraham d'Aghbatank (607-615), ne purent l'empêcher, et l'église géorgienne, Kurion en tête, définitivement gagné à la foi chalcédonienne, fut annexée à l'église grecque. Le concile de Douine (609) scella cette séparation de l'église orthodoxe arménienne. Mais cet événement devait avoir dans la suite des temps des conséquences fâcheuses pour l'église géorgienne. Car sous la domination russe au Caucase, au commencement du XIXe siècle, son existence nationale n'avait plus aucune raison d'être, vu l'identité de principes, qui fondait l'église géorgienne dans l'église russe. Aujourd'hui tout est russifié en Géorgie; hiérarchie et clergé, liturgie et langue; l'exarque lui-même et Ies évêques de la Géorgie se recrutent dans le clergé russe. Nous ne passerons ras sous silence le dernier effort tenté par les Grecs, pour gagner les Arméniens à leur cause. Comme une partie de l'Arménie était tombée sous la domination byzantine, Constantinople s'empressa d'y installer un patriarche à sa dévotion (590), du vivant de Movsès II. Ce fut Hovhannés de Bagaran. Mais cette nouvelle tentative resta vaine; car le siège antipatriarcal finit avec Hovhannés lui-même, qui tomba entre les mains des Persans (611). Les Grecs ne crurent pas devoir lui donner un successeur. Ils y furent d'autant moins encouragés que les Arméniens de la domination grecque eux-mêmes refusèrent de reconnaître le patriarche intrus, ainsi que la profession de foi chalcédonienne, qu'il représentait.
La Perse avait envahi l'empire grec (614), et enlevé à Jérusalem la relique de la Sainte-Croix; l'armée persane vint camper sous les murs de Constantinople. Ce ne fut que plus tard que l'empereur Héraclius, sortant de sa torpeur, engagea une lutte, qui fut couronnée de succès (623). Les Persans, battus, durent restituer la précieuse relique à la Ville-Sainte. Les troupes arméniennes, conduites par Megège Chtouni, avaient contribué en grande partie au succès de la campagne. Ce fut à la suite de ces événements heureux, que Héraclius conçut le projet de réaliser l'union dogmatique des Grecs avec les Arméniens. Pour atteindre ce but, il essaya d'imposer à ces derniers les décrets de Chalcédoine, que l'église grecque avait reconnus après la condamnation des Trois-Chapitres. Plein de cette pensée, il se rendit une seconde fois en Arménie pour entamer les négociations. Le siège patriarcal était occupé alors par Yezr (Esdras) de Parajenakert, qui avait succédé à Abraham d'Aghbatank, à Comitas d'Aghtzik (615-628), et à Kristapor II Apahouni (628-630). Les hésitations de Yezr et de ses évêques, et les conférences entre Grecs et Arméniens, prirent fin par l'adhésion à une formule de foi, imposée par l'empereur. Cette formule était en tout conforme à la profession de foi des Arméniens, sauf qu'on y passait sous silence le concile de Chalcédoine. Elle fut approuvée par un concile spécial tenu à Karine (Erzeroum), et solennellement consacrée par la célébration d'une messe (632) où communièrent ensemble Grecs et Arméniens. Cependant la soumission du patriarche à la volonté de l'empereur, avait irrité l'épiscopat et le peuple arméniens. Une vive animosité s'était déchaînée contre Yezr; mais, quoi qu'on pût faire, on n'arriva pas à le faire déposer; néanmoins le sentiment d'indignation, qu'excita sa conduite, s'est conservé à travers les siècles, au point que son nom figure encore sur la liste des patriarches avec l'initiale renversée. Cependant, pour être juste, il faut ajouter que Yezr ne pouvait guère être plus chalcédonien que Héraclius, défenseur de la doctrine monothélite et protecteur du patriarche Serges, qui était l'auteur de cette doctrine. Le monothélisme, sous un aspect différent, était la reprise de la doctrine monophysite du concile d'Ephèse, que les Arméniens avaient soutenue avec acharnement. Ne pouvant revenir sur la question du concile de Chalcédoine, dont la sanction avait été approuvée par le concile de 553, les monothélites cherchaient à en détourner les effets, soit par la condamnation des Trois-Chapitres, soit en soutenant l'union des volontés en Christ, au lieu de l'union des natures. Nous nous arrêterons un instant sur la personne du patriarche Nersès III d'Ischkhan, surnommé Schinogh (l'Edificateur), à cause de l'activité qu'il déploya au cours de son administration. Cet ancien militaire était monté sur le trône au commencement de l'invasion des Sarrasins (641). L'Arménie perplexe ne savait si elle devait se déclarer pour ses anciens dominateurs, ou pour les nouveaux envahisseurs. Nersès, lui, était favorable à la domination grecque, mais outre que les grecs étaient inactifs et impuissants, les chefs militaires de la nation, Sembat Bagratouni et Théodoros Rischtouni, se voyaient obligés de faire leur soumission aux Sarrasins. L'empereur Constantin IV voulut tirer vengeance de la défaillance des Arméniens, et à la tête de son armée tenta encore de les soumettre à son autorité religieuse. Le patriarche Nersès III réussit à calmer l'empereur; mais après la retraite des Grecs, un nouveau concile, convoqué à Douine (645), proclamait hautement la résolution de n'admettre que les trois premiers conciles, et de rejeter tout ce qu'on y avait ajouté postérieurement. Mais la question politique mit en opposition le patriarche Nersès et le grand satrape Théodoros, qui était toujours du côté du plus fort. Le patriarche se retira alors des affaires jusqu'à la mort de Théodoros, qui eut lieu six ans après. Alors seulement l'influence grecque reprit avec Nersès, mais toujours faible et hésitante. Cette situation continua après la mort de Nersès (661) dont les successeurs furent Anastase d'Akori (661-667), Israël d'Othmous (667-677) et Sahak III de Tzorapor (667-703). Pendant le pontificat de ce dernier, la domination arabe s'établit définitivement en Arménie, et par la même occasion les querelles gréco-arméniennes perdirent de leur importance. Au surplus, les califes avaient intérêt à voir ces derniers régler leurs affaires religieuses dans un sens opposé aux idées grecques. Le patriarche Sahak III avait entrepris un voyage à Damas pour aller rendre visite du calife, lorsqu'il mourut en route. Toutefois sa démarche aboutit à un résultat, car le calife accorda la plupart des privilèges religieux qu'il était venu lui demander. Le fait le plus saillant du patriarcat d'Eghia (Elie) d'Ardjesch (703-717), son successeur, fut le zèle qu'il déploya pour maintenir l'Albanie Caspienne dans la communion de l'église arménienne. Leur patriarche, Nersès Bakour, tenté par l'exemple de Kurion, penchait du côté de la communion de l'église grecque. Il fut destitué immédiatement et remplacé par Siméon. Eghia fit aussi preuve d'énergie contre quelques théologiens arméniens, élevés aux écoles de Constantinople, qui voulaient prendre la défense des décrets de Chalcédoine. Le patriarche Hovhannès III d'Otzoun, surnommé Imastasser (le Philosophe), esprit cultivé, savant et diplomate à la fois, est la figure la plus éminente de l'époque. Ses écrits contre les erreurs, ses réformes disciplinaires et liturgiques, témoignent d'une profonde érudition. Il est l'auteur des collections des canons ecclésiastiques et des lettres chroniques, lesquelles forment un code de droit-canon. A remarquer qu'elles sont antérieures à la collection pseudo-isidorienne de l'église romaine. Ses relations avec les califes, les privilèges, ainsi que les concessions qu'il en obtint au profit de l'église et de la nation, font honneur à ses qualités administratives. Dans l'ordre religieux, il réussit à trancher la grosse question de la corruptibilité du corps du Christ, soulevée par les orthodoxes monophysites. Elle avait donné naissance aux sectes des Julianides et des Sévériens, et déterminé une scission entre les églises syrienne et arménienne. Le conci!e de Manazkert, convoqué (726) sous la présidence de Hovhannès, composé d'évêques arméniens et syriens, adopta dix canons, où l'on s'attacha à éliminer les exagérations des deux sectes. La doctrine saine sur l'origine et les qualités naturelles du corps du Christ y fut approuvée, tout en sauvegardant la vénération pour le corps du Verbe Incarné, non assujetti au péché et destiné à ne pas périr. Hovhannès finit glorieusement ses jours (728), et sa mémoire a été sanctifiée par l'église arménienne. Il y a peu de chose à dire sur la période qui suivit (728-755), durant laquelle douze patriarches se succédèrent dans les conditions pacifiques, faites à l'église arménienne par les califes. On peut signaler seulement que lorsque ces derniers eurent doté l'Arménie de principautés vassales (862), et que les Arméniens eurent commencé à jouir de leur autonomie administrative, le patriarche Photius de Constantinople tenta une fois encore d'établir des rapports avec l'église arménienne. II cherchait dans ce rapprochement un point d'appui, qui devait lui servir dans ses querelles avec l'église romaine. II écrivit donc au patriarche Zakaria de Tzak (855-878), et au prince Aschot Bagratouni, des lettres, pour les inviter à accepter les décrets de Chalcédoine; mais les réponses décisives qu'il reçut du patriarche ne laissèrent aucune prise à la controverse, et la tentative de Photius n'aboutit à aucun résultat.
Le patriarcat arménien n'a jamais emprunté son appellation à une résidence déterminée; il a toujours été appelé Patriarcat de Tous les Arméniens (Aménaïn Haïotz). Ce titre lui a permis de s'établir toujours au centre de la nation, quelle qu'ait été la capitale de l'autorité politique du pays. Etchmiadzine, résidence primitive et contemporaine de la proclamation du christianisme comme religion officielle, n'était au commencement du IVe siècle que la capitale de Vagharschapat. Après la disparition du royaume et les agitations qui suivirent cet événement, un satrape arménien s'installait pacifiquement à Douine, en même temps que le patriarche Hovhannès I Mandakouni (484). C'est là, au pied de l'Ararat, non loin d'Etchmiadzine, que se sont fixés les patriarches jusqu'à Hovhannès V de Draskhonakert (899-93 I) . Les concessions politiques, consenties aux Arméniens par les califes, furent loin d'être avantageuses à la nation. Car les principautés se multiplièrent, sous leur autorité et les chefs prirent les titres des rois d'Ani, de Van, de Kars, de Gougark, ce qui donna lieu à toutes sortes de troubles et de compétitions. De plus, la création de ces trop nombreuses principautés n'empêcha point la présence permanente parmi elles de hauts commissaires arabes, qui percevaient le tribut et surveillaient l'administration de ces rois, sur lesquels ils avaient droit de vie et de mort. Nous ne voulons pas entrer dans le détail des conséquences fâcheuses qui furent le résultat de cette situation anormale. La ville de Douine, résidence des rois Bagratouni avant leur installation à Ani, continua d'être le siège patriarcal jusqu'au moment où elle fut envahie et saccagée par le commissaire Youssouf. Le patriarche Hovhannès V, qui s'était rendu comme parlementaire auprès de lui, fut gardé comme otage, Ayant obtenu sa liberté contre rançon, il dut errer longtemps dans le pays, sans pouvoir regagner sa résidence, qui d'ailleurs n'existait plus, la ville ayant été saccagée et ruinée en totalité. C'est seulement vers la fin de son pontificat qu'il se décida à s'établir à Van. Il résida d'abord dans le monastère des Tzorovank (Salnapat), situé à proximité de cette ville; il suivit ensuite le roi dans l'île d'Aghthamar, qui devint ainsi résidence patriarcale. C'est là que ce patriarche, surnommé Patmaban (l'Historiographe), termina ses jours (931), après avoir été, trente-deux ans durant, témoin de pénibles événements. Trois de ses successeurs, Stépanos II (931-932), Théodoros I (932-938), et Yéghisché I (938-943), ont résidé à Aghthamar, à côté des rois de Van. Mais Anania de Moks (943-967) trouva plus avantageux d'abandonner la solitude de l'Ile et de s'établir au centre du pays, sous la protection des rois d'Ani. Il se fixa provisoirement dans la petite ville d'Arkina, près d'Ani, jusqu'au moment où furent construits dans la capitale même un palais et une basilique patriarcale (992). Anania se distingua dans les affaires religieuses et politiques du pays, et son administration intelligente contribua à assurer à l'église un calme relatif. Vahan Suni, qui lui succéda (967-969), devint suspect, parce qu'il chercha à adopter divers rites grecs et faire prévaloir les principes chalcédoniens. L'épiscopat arménien, ému, se réunit en concile à Ani, destitua Vahan, qu'il remplaça par Stépanos III de Sévan (969-971) . Ce dernier avait pour appui le roi d'Ani, tandis que le roi de Van prit parti pour Vahan, et des troubles résultèrent de ce conflit, qui bouleversa le pays jusqu'à la mort de Stépanos et de Vahan. Khatchik I Arschakouni (971-992), homme de mérite et d'action, fut élu d'un commun accord. Il réussit non seulement à rétablir la paix entre les diverses principautés arméniennes, mais il défendit avec succès ses coreligionnaires des provinces byzantines, qui étaient sollicités d'entrer dans le giron de l'église grecque. C'est Khatchik qui, le premier, consacra des évêques arméniens pour ceux de ses coreligionnaires qui habitaient les diocèses grecs. Jusqu'alors il n'y avait eu, conformément à l'usage primitif, qu'un seul évêque par diocèse. C'est, en effet, à partir de cette époque, que les évêques se multiplièrent suivant les rites et les professions de foi. Khatchik, après avoir construit la basilique et la résidence patriarcale d'Arkina, entreprit la construction à Ani d'une nouvelle résidence, mais il n'en jouit point. Elle fut inaugurée par son successeur, Sarkis I de Sévan (992-1019). Cependant elle ne fut pas longtemps habitée, car bientôt elle était abandonnée par son successeur, Petros I Guétadartz (1019-1054), à la suite de la prise d'Ani par les Grecs (1046), L'événement le plus marquant, qui se soit produit sous l'administration de ces deux patriarches fut la mesure prise contre la secte des Thondrakiens, sorte de pauliciens, ennemis de tout culte extérieur, et que caractérisaient leur exaltation et leur audace. Hacob, évèque de Hark, prit leur parti, et entreprit de gouverner l'église d'après les principes de la secte, sans toutefois rompre ouvertement avec la profession orthodoxe. Hacob, sommé de comparaître par deux fois devant un concile épiscopal, avait pu se justifier. Mais on parvint à recueillir des preuves certaines de ses agissements, et il fut condamné et dégradé par le partriarche Sarkis. A Kaschi, un groupe affilié à cette secte, avait détruit la grande croix du village de Khatchguhe. On rechercha les auteurs de ce sacrilège, qui furent arrêtés et punis d'une manière sévère. On eut recours aux peines corporelles, qui ne sont point, à vrai dire, d'un usage ordinaire dans l'église arménienne. Mais, en cette circonstance, on crut devoir prendre exemple sur les Grecs, qui se signalaient par leur extrême sévérité contre les Pauliciens, dont les actes audacieux, il est vrai, dégénéraient en crimes de droit commun. La prise d'Ani et la dispersion de la dynastie Bagratouni se rattachent à la mémoire du patriarche Petros. Ce dernier, neveu du patriarche Khatchik, avait été nommé du vivant de Sarkis, qui avait abdiqué spontanément (1019). Il mourait peu après (1022). Le roi Gaguik d'Ani en mourant (1020) avait laissé comme successeur son fils aîné Hovhannès-Sembat, esprit faible et indolent, qui pensa consolider sa domination en stipulant avec l'empereur Basile II la cession de son royaume après sa mort. Le patriarche Petros lui-même se rendit à Trébizonde (1022) pour régler cet accord avec l'empereur. Au retour, il s'établit à Sébaste (1023), où régnait alors Sénékérim, qui avait échangé avec les Grecs son territoire de Van contre la province de Sébaste. De cette ville il passa à Tzorovank de Van (1029). De retour à Ani (1036), il fut déposé par le roi et remplacé par Dioskoros de Sanahine; mais l'opposition du clergé et du peuple chassait Dioskoros l'année suivante ( 1037), et Petros reprenait possession de son siège, qu'il garda une dizaine d'années encore. Le roi Hovhannès-Sembat étant mort (1042) sans laisser d'héritier direct, la succession revint à Gaguik, fils de son frère Aschot, enfant de quinze ans, mais on chercha à l'éliminer. Petros connaissait l'accord de Trébisonde, dont le traité se trouvait entre les mains de l'empereur Michel IV le Paphlagone. West-Sarkis, le premier ministre du roi défunt, cherchait à recueillir la succession à son profit; Vahram Pahlavouni, qui commandait l'armée, était pour le droit et pour l'indépendance nationale. Les Grecs, les Tatares et le roi de Gougark, se disputaient la possession d'Ani. Vahram réussit à repousser tour à tour les assauts des ennemis, et durant plusieurs années à résister à leurs forces, et aux intrigues de Petros et de Sarkis; mais il dut céder enfin, et la ville capitula aux mains des grecs (1046). Le patriarche fut d'abord l'objet de toutes sortes d'attention et d'honneurs de la part de ces derniers, qui le déportèrent ensuite à Constantinople, où il séjourna pendant trois ans. Il fut enfin envoyé à Sébaste, où il finit ses jours (1054), dans l'exercice de ses fonctions, bien qu'il se fut adjoint en qualité de coadjuteur son neveu Khatchik, qui géra le patriarcat pendant les absences de Petros, auquel il succéda a sa mort. Khatchik II d'Ani fut aussi appelé à Constantinople où il fut soumis à toutes sortes d'épreuves, non seulement pour lui faire révéler les trésors de Petros, mais pour le convertir à la profession de foi de l'église grecque. Mais sa constance ne se démentit point en dépit des souffrances endurées. Au bout de trois ans (1054-1057) il fut relégué à Thavblour, près Tarantia (Darendé) en Asie-Mineure, où il resta jusqu'à sa mort (1060).
Les Grecs, maîtres du pays, voulurent mettre obstacle à l'élection du nouveau patriarche dans le but de faciliter la soumission des Arméniens à la confession de l'église grecque, Mais l'inutilité de leurs manoeuvres, les plaintes qu'elles provoquèrent, et l'attitude de Gaguik, roi de Kars, qui venait d'échanger son royaume contre le district d'Amasia, décidèrent enfin l'empereur Constantin Ducas à approuver (1065) la nomination de Grigor-Vahram, fils de Grigor le Maguistros, gouverneur général au service de l'empire. Le fils lui-même avait rempli cet office. On mit pour condition à cette nomination, que le nouveau patriarche, Grigor II Vikaïasser (le Martyrophile), ne s'établirait point en Arménie. Il dut par suite fixer sa résidence à Zamintia, dans le nouvel état du roi Gaguik de Kars. Son patriarcat dura quarante ans (1065-1105). Il avait de l'érudition et du mérite, mais sa gestion ne se signala par aucun fait remarquable, à cause, sans doute, de la répugnance qu'il ne cessa de manifester pour sa charge. On peut affirmer, qu'il ne l'avait acceptée que pour mettre un terme à la vacance du siège patriarcal, et non pour en exercer les fonctions. Il se partageait entre les études littéraires et des pèlerinages en Palestine et en Égypte, abandonnant tous les soucis de l'administration aux vicaires, qu'il s'était attachés comme coadjuteurs et auxquels il avait conféré pleins pouvoirs. Parmi ces derniers, Guévorg III (Georges) de Lori (1069-1072), n'ayant pas été à la hauteur de la tâche, fut déposé; mais Barsegh I (Basile) d'Ani, neveu de Grigor II, fut un vicaire actif et prudent, qui assuma toutes les responsabilités et les droits de la charge (1085), jusqu'à la mort de son oncle, auquel il succéda sans contestation (1105). la résidence patriarcale pendant cette période était censée être fixée a Zamintia, près Amasia, mais le séjour qu'y firent le patriarche et ses coadjuteurs ne fut que provisoire. Barsegh résidait, tantôt à Ani, tantôt dans la Cilicie et la Comagène, où commençaient à émigrer les Arméniens, fuyant les incursions des Tatares . Le monastère de Schough